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J’HABITE UN PAYSAGE

J’HABITE UN PAYSAGE

Il y a des couleurs et des traits qui n’adviennent qu’à six mille pieds au-dessus des plaines et des rivages. Denise Eyer Oggier habite là, dans le Valais Suisse. Son regard se repose dans la contemplation des grands espaces traversés d’un air vif et éveillé. Elle porte en elle la transparence des glaciers des Alpes. Sa peinture réfléchit la lumière coupante des montagnes. Dans son cheminement, dans ses ascensions et ses descentes, c’est toujours d’elle-même qu’elle fait expérience, dessinant la nervure du destin des hommes, paysage en dedans qui se transforme, indéfiniment variable.

ÉPHÉMÈRE D’ÊTRE
Entre l’Homme et l’Animal, la frontière est ténue. Denise Eyer Oggier confie aux oiseaux sa quête de liberté. « Les oiseaux sont libres dit-elle, ils ont confiance dans la vie, ils n’ont pas peur, ils sont ce que j’aimerais être ». Leurs pattes, comme des mains, se saisissent d’instants accrochés les uns aux autres pour entraîner l’artiste loin de ses peurs. Un instant de désir brosse la fluidité du fond coloré. Un instant de peur trace le trait tremblé dans le noir de l’encre de chine. Vite ! Comme une traînée de poudre, un instant de désespoir et de colère mêlés griffe le papier dans un mouvement ascensionnel. Un instant délicat tracedes signes rappelant les dessins au henné sur les mains des femmes du Haut Atlas.
Ses hirondelles ressemblent à des êtres humains mais par un effet miroir, elles deviennent agressives comme des avions de guerre. Le Bien et le Mal, deux faces d’une même médaille, dans un renversement se reflètent.
Mais l’élan frémissant de la souffrance retrouve l’artiste et un silence inquiet s’installe dans le tableau.
FEMME PROFONDÉMENT
Profondément émue par le langage fleuri et imagé de la poésie arabe, Denise Eyer Oggier se laisse emporter dans un autre univers par les poèmes de Maram al Masri et de Mahmoud Darwich. La poésie et les mots ne sont-ils pas promenade de l’âme ? Les phrases montent comme une ponctuation légère du mouvement. Des mots, pas seulement pour dire mais pour ponctuer le silence, pour entendre résonner une conversation indéfiniment relancée.
Le temps est grave, elle en prend possession. Poèmes arabes avec leurs éclats, leurs espacements, leurs intonations distinctes. Mots arabes calligraphiés, murmures noyés dans la couleur. Partout le bruissement du dialogue entre le corps et l’âme fait naître une circularité indéfinie d’échanges. Comme une désinvolture, la solitude se partage. L’accord de deux présences comme deux cordes consonent, vibrentet se nourrissent de la vibration de l’autre.
La peintre recouvre les grands formats verticaux des panneaux publicitaires plastifiés, imprimés de photos de mode, mettant en réserve quelques mots rencontrés — NO SOUL — signifiant son intention :« Mon enfer à moi c’est mon corps ». Elle peint le corps évanescent, longiligne, délié dans l’élégance d’une ligne étirée, torse exposé, jambes et bras élancés. Simplicité absolue de la présence corporelle, frontière entre prisonet protection, en deçà de toute attente.
Au creux du ventre la douleur d’être est encore là. L’artiste enserre les cicatrices d’anciennes blessures dans les vêtements publicitaires. Elle retravaille le corps au crayon et au pastel, à l’aide d’une longue branche trempée dans l’encre de chine, d’un geste nerveux et rapide, à l’évidence expressif. Une vibration de paysage se répète dans la silhouette frêle et tremblante, gardant la douceur classique de l’ovale desvisages et du galbe des seins.

La peinture de Denise Eyer Oggier n’est pas l’expression d’une évasion. Elle livre deux séries articulées et cohérentes abandonnées à leur mouvement premier. Depuis qu’elle a superposé le narratif à l’abstrait, elle dit mille histoires, mille chimères. Nous arrachant aux pesanteurs, elle s’expose à la lumière du dehors, pose les jalons d’un espace qui prend du temps.
Se découvre un instant bouleversant rampant dans la légèreté bleue d’un silence attentif.

Annick Chantrel Leluc Avril 2013